Fiction – La main tendue de Kokoro Kanashi

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Libre expression de moi vers vous par Caroline Beslin

Je vous offre, ici, 10 minutes dans le jardin secret des émotions. Toute identification avec le narrateur de cette histoire est sous la responsabilité du lecteur 😉

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J’arrive à mon rendez-vous avec vingt minutes de retard. J’avais quitté mon domicile avec une large avance…Une avance que j’ai dilapidée en refaisant le plein (Pourquoi ne l’ai-je pas fait hier soir ?), puis en choisissant de ne pas suivre les préconisations de mon GPS (pour me retrouver dans un bouchon horrible, dont j’ai fini par m’échapper en reprenant la voie que j’aurais dû prendre si j’avais eu foi en son intelligence artificielle…)

Une échéance ratée de plus. Qui vient s’ajouter à la longue liste du moment. Pffff… C’est pathétique !

Et à la racine de tous ces couacs involontaires ? Je ne sais pas ! Je ne suis pas une tête de bois. J’essaie d’avoir un œil sur tout. Je déteste être en retard (ou pire me faire remarquer pour cela). J’ai le sens des responsabilités et je ne suis pas soudainement adepte d’une secte qui prône l’irrespect ou le jmenfoutisme. Tout cela est un mystère qui m’échappe.

Ma coach m’a justement dit de venir là pour trouver une solution à mon incapacité chronique à avancer comme je le voudrais. Voiture garée, j’observe le bâtiment. Il me paraît plus grand que la dernière fois. Les larges baies vitrées me renvoient mon reflet : objectivement, il faudrait que je dorme plus. Je grimpe quelques marches en feignant une énergie que je n’ai déjà plus. La porte vitrée s’ouvre en pshiiitant sur… la personne que je dois rencontrer. La jeune fille a un air furibond. Son pied droit tapote frénétiquement le sol en marbre. Sa chevelure noire me cache en partie son regard (noir) souligné d’eyeliner (noir) qui met en valeur ses yeux en amandes. Sa moue boudeuse m’explique – plus que les premiers mots qu’elles prononcent – à quel point mon retard l’a blessée.

–       C’est vous qui avez demandé à me voir, attaque-t-elle.

–       Oui, je m’excuse de ce retard, Mademoiselle Kanashi. Mais…

–       Vous qui avez fixé la date et l’heure, insiste-t-elle.

–       Oui, oui, vous avez raison. Je…

–       Vous n’aviez qu’une chose à faire : venir jusqu’à moi !

Je me tais plutôt que de lui dire : « Ce n’est pas ma faute ! C’est la faute de… » car, après tout, qui pourrais-je accuser aujourd’hui ?La pleine lune ? La conjonction des travaux et des mémés sur la route ? Le chien qui voulait jouer alors que je devais partir ? La super BD qui trainait dans mes toilettes ?

Tout s’acharne à me distraire en ce moment. C’est infernal. Inexplicable. Épuisant.

–        Et vous voilà perdu comme un hérisson qui doit traverser une route, ajoute-t-elle avant de tourner les talons, en expulsant un long soupir, plein d’une pitié à peine contenue.

Ça promet.

Le poids dans mon estomac vient de se transformer en boule de pétanque. Le verre d’eau qu’elle attrape au vol et me tend n’y change pas grand-chose.

Mon plexus solaire est en pleine éclipse. Et mes poumons me font mal. Je respire de travers ou quoi ? Non, c’est la culpabilité qui me ronge : j’ai ENCORE merdé…

Et comme si tout cela ne suffisait pas, la colère brûle ma gorge d’une furieuse envie de la remettre à sa place. Je n’avais pas qu’une seule chose à faire, bon dieu ! J’ai un boulot. J’ai des responsabilités dont elle n’a même pas l’ombre d’une idée. Alors sa petite crisounette de nymphette, il serait bienvenu qu’elle la mette au placard.

Miss Kanashi se fige soudain et me jette un regard torve, coupant le fil de mes pensées. Elle redirige nos pas en face d’une porte, qu’elle ouvre avant de me pousser vers l’intérieur et de refermer sur moi. OK ?! Je suis… dans… un PLACARD !!

–       Que faites-vous ? demandé-je à travers le panneau de bois, sans cacher mon agacement.

–       Je mets ma « crisounette au placard » ? 

Mince ! J’avais oublié qu’elle pouvait lire dans mes pensées. Quelle plaie !

–       Écoutez… Le début de journée a été compliqué. Je… Je m’excuse. Encore.

–       Excuses acceptées, dit-elle sèchement.

–       Pourriez-vous m’ouvrir ? Il n’y a pas de poignée de mon côté, la prié-je.

–       Je pourrais. Il ne manque que le mot de passe.

Je saisis l’arête de mon nez et essaie de calmer ma respiration. La colère ne m’a jamais rien apporté de bon.

–       C’est carrément FAUX, dit-elle avec conviction.

–       Je… Dites ! Vous pourriez arrêter de lire en moi comme dans un livre ouvert. C’est MA tête, MES pensées.

–       Vous voulez quoi ? Que j’arrête de m’intéresser à votre vision et à vos idées, pour que vous puissiez les garder pour vous ?

Dis comme ça, ma demande a l’air puérile.

–       Je dis juste qu’un peu d’intimité me ferait du bien, grincé-je.

–       Je vous laisse donc dans ce placard ? suggère-t-elle avec malice.

Quoi !?

–       Non, non, bien sûr que non. Je suis là pour avancer, pas pour procrastiner dans un cagibi.

La porte s’ouvre avant que j’ajoute quoi que ce soit.

–       Mot de passe accepté, sourit-elle.

Je viens de piocher une carte : « Libéré(e) de prison », pensé-je en voyant son expression amusée. Elle fait jouer ses sourcils, d’un air taquin, en captant ma pensée. Je m’intime l’ordre de faire le vide.

–       Vous n’y arriverez pas, commente-t-elle. Les « Control-Fricks » n’y arrivent presque jamais.

–       Pourtant, j’aimerais, soupiré-je. 

–       Je sais. C’est aussi pour cela que vous êtes ici.

–       Non ! Je…

Je me tais avant d’aller au bout de mon envie de protester et j’essaie de ne pas trop penser à ce qu’elle vient de dire. Ce qui compte, c’est mon projet.

Comme elle reprend aussitôt son cheminement dans le couloir, j’en profite pour vérifier ma tenue et mes cheveux dans les vitres des salles que nous laissons de côté avant de la regarder attentivement. De dos, elle ressemble à une enfant de sept ans. L’âge de la sagesse, me susurre ma conscience. Peut-être, admets-je sans conviction.

Sa petite jupe plissée noire rebondit en haut de ses jambes en baguettes de tambour. Elle est fine comme une ombre et, pourtant, tout le monde semble conscient de sa présence, tandis qu’à ses côtés, je tiens plus du fantôme. C’est un peu dingue, non ? Après tout, ce sont mes locaux ici aussi…

Les paillettes de ses longues chaussettes me distraient : je pense vacances, été et nuit étoilée. Sitôt ces idées formulées, mon regard glisse sur les têtes de mort et autres objets en métal qui ornent ses bottines montantes. Ne sont-ils pas outrageusement provoquants ? Et quel est le message de cette décoration qui met côte et côte la mort, l’infini, une montre cassée et des petits mouchoirs froissés ?

De sa main droite en mitaine, elle relève la capuche de son sweat. Noir. Il arbore, sur tout le dos, un smiley argenté qui fait la moue, avec une unique larme bleue sur sa joue droite. Les sequins qui le composent ont l’air d’avoir une autre face. Je me demande quel peut être l’autre dessin.

–       La curiosité est une belle qualité. Mais que de questions pour une tête que vous vouliez garder vide… Je n’ai pas le temps de répondre à tout mais, pour la dernière, disons que vous n’êtes pas encore dans les bonnes dispositions pour voir cette autre facette de ma personnalité.

C’est ma coach qui m’a donné envie de venir ici chercher des réponses. Elle avait l’air convaincue que rencontrer Kokoro Kanashi allait m’aider. Personnellement, j’avoue que j’ai mis la miss dans un coin de ma tête depuis un bon moment. Elle et tout son département d’ailleurs. Pourtant, force est de constater qu’elle se promène dans les couloirs comme si elle était partout chez elle.

–       Où est votre bureau ? la questionné-je, après avoir arpenté le troisième couloir.

–       Aucun ne m’a été attribué. J’attends que vous choisissiez une salle qui vous plait plus que les autres et nous pourrons y discuter.

–       C’est moi qui ? (Je me fige, ouvre et ferme la bouche comme un poisson sorti de l’eau.) Je… Et bien, celle-ci sera très bien : plus vite on s’y met et mieux c’est, non ?

Elle penche la tête pour dégager la mèche de cheveux qui couvrait son œil gauche.

–       Non. L’idée n’est pas de faire vite : l’idée est de faire bien. C’est l’une de vos valeurs, il me semble.

–       Bien sûr. Mais une pièce en vaut bien une autre, dis-je en repoussant le battant.

–       Vous êtes là pour comprendre pourquoi votre projet n’avance plus, n’est-ce pas ? m’arrête-t-elle.

–       Ouuuuui. Eeeeet ? réponds-je sans savoir où elle veut en venir.

–       Alooooors ?

Son ton est aussi mielleux et agacé que le mien. Son index tourne mon menton vers l’endroit que j’ai sélectionné.

OK. Ce bureau est pourri : pas de fenêtre, pas de lumière, un seul siège et une table envahie de dossiers. Comme le spécifiait l’écriteau sur la porte d’ailleurs : « Archives non traitées ». Travailler là ? Jamais.

Nous reprenons notre déambulation qui a pris des allures de quête, jusque dans ma tête.

Mon projet, c’est un peu comme un bébé. Il touche à mon intimité. Je voudrais un espace isolé. Cependant, la connexion à l’air et à ce beau soleil me paraît indispensable… J’avise une petite dépendance dans le jardin. La cabane est visiblement équipée d’un tableau de conférence, de tables et de sièges, pour des ateliers créatifs ou quelque chose du genre. Je nous y conduis d’un pas revigoré. Cela va être sympa de travailler dans un tel cadre.

Sitôt entrée, Miss Kanashi regarde tout autour de nous, les iris étincelants d’une étrange lumière. Elle avise un poste de musique et le met en route. Un titre d’Eminem démarre à fond. Not afraid. Un peu trop agressif à mon goût, en tout cas à cet instant. Elle zappe vers la plage suivante. Bon Jovi nous sonne les cloches ; leurs Bells of Freedom me rappelle celles du clocher qui ont retenti il y a peu pour accompagner la mise en terre de ma grand-mère. Pitié, zappe ! Elle hésite mais appuie sur le bouton. Simon répond à Garfunkel. Hello Darkness, my old friend… Les paroles s’infiltrent en moi et me font déglutir. Je sens ma gorge se nouer, ma bouche s’assécher, mes jambes flancher. Ce qu’ils chantent me parlent tellement…

Pourquoi les gens ne veulent-ils pas entendre que le silence est un cancer ? qu’il est temps pour eux de s’exprimer vraiment et de s’écouter ? d’entendre les mots que je veux leur enseigner ? de me permettre de les atteindre ? Ma solitude et mon désarroi me reviennent en pleine face. Je sais que j’ai raison, que mon projet a du sens…

Alors pourquoi est-ce que je reste invisible ?

–       C’est là la vraie question que vous vouliez me poser ? me demande Miss Kanashi brusquement.

Je n’avais pas vu qu’elle s’était assise à côté de moi. Pas intégré que j’avais pris une chaise, moi aussi. Notre proximité me met mal à l’aise. Cette fille sombre, qui a tant de pouvoir dans ma structure, elle me fait flipper.Pourtant, elle est simplement là, posée, occupée à lisser scrupuleusement sa jupe en attendant ma réponse.

–       J’avoue que je ne sais plus ce que je voulais vous demander. Je ne sais même pas ce que je fais là, avec vous. En toute franchise, je préférerais être ailleurs et faire avancer ce qui me tient à cœur, mais c’est un désir qui m’est inaccessible depuis quelques temps.

–       Depuis combien de temps ? enquête-t-elle.

–       Depuis… je ne sais pas… quelques semaines… peut-être quelques mois…

–       Peut-être quelques ans ? suggère-t-elle.

Et aussi simplement que cela, je sais que cela fait cinq ans. Et qu’à chaque fois que je crois rebondir, un autre évènement, une autre secousse, un autre choc imprévu surgit et mon niveau de distraction revient à la charge.

–       Il vous manque encore terriblement, affirme-t-elle.

Je déglutis. Je ne veux pas en parler. Je ne veux pas : c’est du domaine du personnel, du privé. Enfin, j’ai aussi fait le deuil de mon travail à ce moment-là… mais cette page-là au moins est vraiment tournée…

bien tournée…

tournée, n’est-ce pas ?

Oui, ça n’a rien à voir avec mon travail !

–       Oui et non, puisque ça a tout à voir avec VOUS. Et comme il vous l’avait dit peu de temps avant de partir, vous êtes bien plus que votre travail.

Je grommelle et me remémore ce moment comme si c’était hier. C’était un échange d’une rare complicité. Un instant qui n’était qu’à nous. Je déteste l’idée qu’elle y soit associée.

–       Laissez mes souvenirs tranquilles, lui ordonné-je. Sa disparition est injuste. Le fait que la douleur soit encore là me paraît injuste aussi, avoué-je sans savoir pourquoi je lui fais cette confidence.

–       Est-ce pour cela que vous me mettez de côté sans arrêt ?

Je la dévisage avec impolitesse, ma colère naissante brisant peu à peu ma légendaire retenue.

–       Non, c’est parce que je ne vois aucun bénéfice à m’associer à vous.

Et toc ! pensé-je avant de me demander quel âge je peux bien avoir en cet instant.

–       C’est un point important. À quoi croyez-vous donc que je serve finalement ?

–       Vous servez à… je ne sais pas trop en fait…

A ancrer mes peurs en moi ?

A me ligoter à ma colère ?

A m’épuiser ?

A raccourcir mes nuits ?

A me pourrir la vie ?

–       Quoi d’autre ? m’encourage-t-elle.

Je rougis de honte. Super-zut ! Pensées en livre ouvert avec ces drôles d’oiseau… Grrrr…

–       Pitié, ne vous excusez pas pour la n-ième fois, me suggère-t-elle. Mais continuez à voix haute, si vous le pouvez.

J’essaie de trouver une idée positive. Kokoro Kanashi… Le « Cœur Attristé » du Département Émotion de ma structure… Tous ceux qui travaillent dans cette zone parlent de communication, d’échanges et d’humains ; ils participent aussi aux décisions importantes, aux stratégies et même au marketing. Pourtant, je n’ai jamais vraiment travaillé avec eux. Dès que j’entre en contact, j’appréhende tout ce qu’ils pourraient révéler aux autres sur moi. Tout ce qu’ils pourraient dire et que je veux garder secret. Mademoiselle Kanashi… sait tout de moi… jusqu’à ma plus intime fragilité…

–       Et vous vous demandez encore pourquoi vous êtes invisible ?

Sa question est rhétorique. Son niveau de sarcasme évident.

–       Oui, grogné-je. Je me le demande tous les jours. Je partage énormément de choses. Des éléments métier. Je suis dans un cadre pro après tout. Ce n’est sûrement pas parce que je ne veux pas montrer mes faiblesses que je suis invisible. 

–       De quelles faiblesses parlez-vous ? m’interroge-t-elle, la moue sceptique.

–       Et bien, seuls les forts arrivent à obtenir ce qu’il désire. (Elle n’a pas l’air d’accord.)Si je m’attarde sur mes émotions, je vais bien voir la colère qui m’emporte parfois ou le fait que je n’ai pas été capable de surmonter ce chagrin, par exemple.

–       Ou peut-être que vous « attarder sur elles » vous rappellera à quel point vous avez absolument et entièrement aimé… propose-t-elle.

J’ai envie de m’insurger. J’ai envie de répliquer. De dire que mes émotions n’ont rien à faire dans mon travail. MAIS… Pour sûr, je l’ai aimé, pensé-je en me perdant dans une photo de bord de mer qui vient d’apparaître sur un écran du mur. Le paysage est comme celui de ce jour-là. Accueillant. Paisible. Chaudement éclairé. Je frotte ma poitrine pour en chasser la douleur. J’essaie de faire rouler un peu mes épaules et d’étirer mes doigts, puis me résigne. C’est inutile : ces tensions font partie de moi.

–       Dites-moi, est-ce une faiblesse de montrer qu’on est capable d’amour ?

–       Non, bien sûr que non.

–       Qu’on est sensible à ce qui arrive aux autres ?

–       Non plus. L’empathie est une vraie qualité.

–       Qu’on est humain ? Que de temps à autre, on a besoin d’une attention particulière, d’une présence bienveillante, d’acceptation ?

–       Non, soufflé-je (je le dis suffisamment souvent à mes clients).

–       Qu’on pleure une page qui se tourne, un…

–       Je ne pleure pas, objecté-je. Ou le moins possible.

Je pleure peu chez moi, alors, au boulot, ce serait inconcevable.

–       Je sais, soupire-t-elle en laissant une place au silence. Savez-vous pourquoi les yeux ont des larmes ? Scientifiquement parlant, sans larme, les yeux s’assècheraient et mouraient. Peut-être que vous n’avancez plus, parce que vous ne voyez plus où vous devez aller…

Je refuse d’écouter son argument : j’ai une to-do-list d’enfer ; je sais où je dois aller.

–       J’avais appris un poème qui disait lui que c’était le cœur qui débordait… 

–       C’est beau, admet-elle. Et pour reprendre cette définition, si votre cœur ne déborde jamais, ne craignez-vous pas qu’il explose ? Il y a eu de nombreux évènements durant ces cinq années. De nombreuses occasions de pleurer. Pourquoi ne pas vous libérer de ce trop-plein, avant l’explosion ?

Je ricane. Et me retrouver moche, le visage défait et le nez qui coule ? Non merci.

–       Maudits control-fricks, marmonne-t-elle. Pouvez-vous au moins accepter que je suis là sur base d’un principe de sécurité ? Pour l’instant, vous trouvez que je suis dangereuse, parce que vous n’acceptez pas ma présence. Mais, je suis là pour vous rappeler que vous avez besoin d’une soupape. (Comme elle voit que je ne réagis pas, elle insiste.) Aujourd’hui, pour la première fois, vous m’avez invitée à entrer dans un bureau. Un bureau plein d’oxygène et de lumière. Un endroit propice aux échanges et aux innovations. Le Département Émotions a été inventé pour cela : pour libérer expression de soi et créativité.

La fin de sa phrase me fait l’effet d’un électrochoc.

–       C’est l’essence même des fondamentaux de mon projet, murmuré-je. 

–       Je sais. Et il n’avance plus. Parce que vous nous rejetez depuis trop longtemps. Être pro, c’est être humain. Être fiable n’impose pas d’être invincible ou inébranlable. Faites-nous une place. Acceptez notre présence. Écoutez-nous. Et votre projet va avancer. Vos émotions sont là pour pointer les richesses des moments passés, identifier les progrès de l’instant présent et booster chaque dynamique qui vous conduit vers votre avenir.

–       Sauf que je n’ai jamais fonctionné comme ça, avoué-je en regardant mes doigts.

–       C’est vrai. Mais le mode machine ne conduit qu’à une impasse où vous perdez un temps précieux. 

J’entends les mots qu’elle ne prononce pas… Je marche à côté de mes pompes, dans une impasse où je perds l’essentiel de ma vie

Mais comment en sortir au juste ?

–       Si je vous dis qu’il n’y a qu’une chose à faire ? Qu’il suffit de nous tendre la main ?

Elle se lève et me tourne le dos. Je regarde ma main droite, comme si elle allait participer à la conversation. Mais rien. Juste cette envie de l’utiliser pour aller chambouler les sequins du sweat de Mademoiselle Kanashi et de découvrir leur facette cachée.

Je suis mon idée, me lève et tends la main. Elle me laisse faire. Je retourne chaque rondelle brillante et découvre le motif caché. C’est un cœur. Il est étincelant. Magnifique. Pétillant. Irisé. Les images qui défilent aux murs s’y reflètent en version éthérée. Je vois la mer s’effacer. Un père qui ouvre des bras protecteurs. Des personnes âgées qui jouent aux cartes. Une jeune femme tatouée qui rigole. Un homme qui fait du yoga. D’autres visages. D’autres voyages. D’autres absences. Et, aussi simplement que cela, des larmes silencieuses coulent sur mes joues. Je libère ce « trop » qui nouait tout en moi. Et j’ai l’impression d’avoir entrouvert la porte d’une prison que j’avais moi-même forgée. J’en ai le vertige.

Kokoro Kanashi se retourne avec une lenteur calculée ; elle saisit ma main avec douceur, me donnant un ancrage dans ce monde qui tangue. Elle m’adresse un sourire plein d’empathie.

–       Bienvenu chez vous ! Bienvenu dans le jardin où se réalisent les rêves !

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Notes de l’auteure :

  • Ceci est la fin d’une courte histoire, mais le début d’une grande aventure.
  • Ma Kokoro Kanashi n’existe pas. Vous ne la trouverez donc pas sur les réseaux sociaux. Mais si vous voulez en savoir un peu plus sur elle et sur tout ce qu’elle m’a appris, nous pouvons toujours en parler ensemble 😉 
  • Merci de m’avoir lue. Belle aventure à vous aussi !

Caroline

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